Billet invité : Jean noël Chaumont

Cette référence philosophique à l’oeuvre majeure de Kant concernant le projet de réforme des retraites présenté par le Gouvernement n’est pas seulement un « clin d’oeil » littéraire à notre Ministre du Travail, mais bien plus, un appel à ouvrir, enfin, un vrai débat sur ce que doit être, pour les générations à venir, le niveau de vie que l’on souhaite préserver à chacun d’entre nous après la vie professionnelle…
D’abord une première remarque sur ce projet tel qu’il nous est présenté aujourd’hui : pour les gestionnaires de patrimoine, il est important (inquiétant ?) de constater l’absence totale dans le débat actuel de l’opportunité de préserver ou de développer la retraite par capitalisation en complément de la répartition, fondement historique (depuis le Conseil National de la Résistance) de notre système « à la française »… Comme si la crise financière sans précédent que nous connaissons avait définitivement enterré les fonds de pensions, l’épargne retraite en assurance-vie, ou toutes les autres formules permettant de compléter les régimes de bases par une épargne personnelle… Cette absence me semble révélatrice du débat tronqué sur cette réforme : s’agit-il d’un manque de courage, d’une volonté de ne pas froisser les susceptibilités, ou, plus grave (mais il faut clairement le dire dans ce cas) d’une défiance envers les marchés financiers pour les années à venir ? Il est vrai que l’exemple des Etats-Unis est là pour nous interpeller sur la capitalisation comme moyen « magique » de se préparer un avenir radieux !
Mais le plus grave à mon sens est l’approche purement et seulement « démographique » qu’à retenu le gouvernement dans les solutions proposées : « Il faut allonger la durée de cotisation, et donc repousser l’âge de départ à la retraite, car la durée de vie moyenne augmente fortement ». Si cet « axiome » n’est pas dénué de fondement, ou en tout cas d’un certain bon sens (sauf que l’on peut s’interroger : si la durée du temps de travail augmente, la durée de vie après le départ à la retraite va-t-elle continuer à augmenter elle aussi ? Qu’en pensent nos spécialistes médicaux ?), il ne contient pas en lui seul la seule solution pérenne à long terme. Si cela était le cas, la réforme de 2003 devrait se suffire à elle-même à moins que notre Premier Ministre reconnaisse que ce n’était pas la « mère des réformes » …
Il faut se rappeler que la pérennité de notre système de répartition passe par de multiples leviers : durée de cotisation certes, âge légal de départ, évidemment, mais aussi beaucoup d’autres pistes qui peuvent et devraient être mieux explorées : niveau réel de cotisations en tenant compte de toutes les « niches sociales », tant par les salariés que les entreprises, répartition des cotisations entre revenus du travail et revenus du patrimoine, récupération à la succession des aides sociales versées (qui sont là pour compenser souvent la faiblesse du montant des retraites), changement de l’assiette de cotisation (la valeur ajoutée plutôt que les salaires), etc…
La crise économique que nous vivons depuis 2008 et qui, malheureusement, ne s’arrêtera pas aussi vite que certains le prétendent, est un facteur aggravant immédiat du déficit de financement, et ce dans des proportions importantes. Celle-ci révèle le poids considérable à la fois du chômage et de la stagnation des revenus dans ce déficit, toutes choses qui n’ont rien à voir avec la démographie… Et la durée de cette crise risque de rendre très vite inopérante cette « réforme » qui ne dit rien sur les moyens mis en œuvre pour lutter contre tous les effets financiers pervers de cette crise. Le projet apporte une réponse démographique à un problème fondamentalement économique !
Le véritable débat que nous appelons de nos vœux et qui serait susceptible de recueillir l’adhésion du plus grand nombre, pourquoi pas par voie de référendum, devrait répondre à ces questions pour au moins les deux générations à venir, soit tous les salariés actuellement réputés actifs :
-    Le système de répartition, illustration de la solidarité intergénérationnelle, doit il rester le pilier de la retraite en France en assurant à chacun un niveau de retraite convenable évitant les retraités en situation de pauvreté ?

-    Comment augmenter fortement le nombre de cotisants pour l’avenir en luttant efficacement contre deux fléaux de la société française : le chômage des jeunes de moins de 25 ans et la mise en « retraite anticipée » des cinquantenaires par les entreprises ?

-    L’état doit il continuer à priver les systèmes de retraites par répartition de sommes considérables dues aux « niches sociales » dont la plupart ne sont plus que des « effets d’aubaine » pour les entreprises ?

-    Les revenus du patrimoine qui représentent à peu près 450 Milliards d’€ chaque année en France (pour environ 1.100 Milliards d’€ de revenus du travail) doivent ils contribuer au même niveau de cotisations que les revenus du travail ?

-    L’état doit-il continuer à refuser « la récupération sociale sur succession » de la plupart des aides versées comme l’APA par exemple, alors que bon nombre de bénéficiaires laissent à leur décès des patrimoines significatifs ?

On le voit bien, cette réforme ne nous rassure pas… Outre ses parts d’injustice (pour les femmes ayant eu une carrière courte ou incomplète par exemple), elle ne répond que très partiellement au défi proposé. Comment expliquer la pauvreté des solutions proposées, et l’absence totale d’approche par la solidarité ? Il faut malheureusement parier que nous devrons reparler très vite d’une autre réforme, plus profonde, plus structurelle, et surtout plus aboutie… et qui, pour les gestionnaires de patrimoine, les éclairera mieux sur ce que peut être la place réservée à l’épargne personnelle dans le financement de nos retraites. Le présent projet ne fait que taxer un peu plus les valeurs mobilières (quelle logique ?), évite soigneusement de parler de l’échec terrible du PERP, et oublie que le seul outil « intelligent » qu’avait su créer nos politiques ( le plan épargne populaire) a été « passé à la trappe » en son temps…