L’aggravation spectaculaire de la crise en une seule année a fait passer la question énergétique, si importante voici 12 mois au temps de l’emballement des prix, au second plan.
Non seulement les prix, en particulier des produits pétroliers, ont depuis chuté, mais la consommation a également suivi (naturellement) la même pente. La demande mondiale de pétrole a reculé de près de 4 % au premier trimestre. Il faut remonter au début des années 1980 pour trouver un rythme de baisse aussi fort. L’AIE ne croit plus à un rebond de la consommation avant 2010 (http://www.lesechos.fr/info/energie/4853404-petrole-la-demande-mondiale-en-chute-libre.htm).
Cette situation conforte la position de ceux qui considèrent, à mon avis d’un point de vue purement abstrait c’est-à-dire sans tenir compte des leçons de l’histoire, ni de certaines limites physiques voire psychologiques, qu’il n’y aura pas de véritables crises énergétiques. D’autres sont plus réalistes à mon sens, ce qui peut les pousser à un certain catastrophisme, peut-être exagéré car l’histoire n’est pas encore écrite et considèrent que le pic de pétrole est déjà là et que la crise masque le problème.
Que penser de cela ? il ne fait pas de doute qu’à raisonner abstraitement, la fin très prochaine du pétrole bon marché, facile à extraire et de bonne qualité, ne devrait pas constituer un problème insurmontable car il est techniquement assez simple de substituer au pétrole le charbon liquéfié ou le gaz, ce qui laisserait le temps pour basculer sur des énergies renouvelables.
Le problème c’est que si on quitte le domaine de l’abstraction pour le concret, plusieurs écueils importants apparaissent.
- D’abord le coût financier : Si le pétrole a été aussi décisif dans la seconde révolution industrielle qui a conduit au passage d’une économie agraire à une économie industrielle, c’est grâce à ses qualités proprement inégalables. Facile à utiliser, à transporter à stocker, le pétrole en plus était littéralement gratuit. La société moderne s’est construite autour de ces qualités et particulièrement aux USA. Je ne parle pas simplement de la civilisation automobile qui a déterminé l’occupation de l’espace, en particulier aux Etats-unis, mais aussi et surtout de l’organisation économique fondée sur la rapidité des transports (par exemple, la rapide rotation des stocks dans une logistique à flux tendus).
La plus grande rareté du pétrole et la moindre polyvalence des autres sources d’énergie conduiront nécessairement à un renchérissement du coût de l’énergie et donc à altérer le fonctionnement de l’économie. Même si le parallèle est sans doute grossier, je suis persuadé qu’il y a un lien entre accroissement ces dernières années de la masse monétaire et renchérissement des coûts de l’énergie.
Plus précisément, le basculement vers un autre type d’énergie est envisagé en terme de marché (de nouveaux marchés à conquérir, c’est le credo actuel de l’équipe d’Obama), mais il faut d’abord envisager la question du coût. Changer progressivement de sources d’énergies, demande une réorganisation très importante de la société, occidentale en particulier, au moment même où celle-ci doit supporter des coûts structurels de plus en plus importants (ne serait-ce qu’en raison de son vieillissement), et a fait depuis des années le choix de la dette plutôt que celui de l’épargne.
Un tel basculement est-il financièrement possible dans un monde endetté ?
Pour beaucoup, la réponse à cette question semble aller de soi, mais je suis assez dubitatif. Il suffit de constater le retard pris dans l’exploitation des schistes bitumineux de l’Alberta ou autres réserves non conventionnelles pour cause de coût, pour être réservé. Il me paraît plus probable que pic et crise économique s’alimentant l’un l’autre, la transformation énergétique soit renvoyée aux calendes grecques pour cause de récession prolongée, affectant la demande et gelant les investissements non rentables.
- Ensuite, le coût écologique : la plus grande menace de l’humanité, c’est la dégradation irréversible des éco-systèmes, l’appauvrissement des sols, et la désertification accélérée des océans. C’est bien plus grave à mon avis que le réchauffement climatique…
Or, une recherche encore plus systématique de pétroles non conventionnels et l’exploitation à outrance du charbon (qui ne pourra pas être « propre » pour des raisons de coûts d’exploitation), seraient de nature à altérer encore plus gravement le système écologique qui, étant non linéaire, peut avoir des réactions imprévisibles.
Or, nous sommes dans une situation grave car la révolution industrielle a conduit à une changement encore plus important : pour la première fois de l’humanité, plus de 50 % des humains habitent dans une ville. Cette révolution change radicalement le rapport de l’homme avec l’environnement. Dans une société rurale, la protection de la nature va de soi, car elle est une condition de la survie de cette société. Lorsqu’elle oublie cette donnée, sa mort est assurée. Chacun a en tête le remarquable ouvrage de jarel Diamond Effondrement qui illustre à merveille cette idée. Dans une civilisation urbaine, la protection de la nature ne peut être que culturelle, car il n’y a pas de lien direct entre le comportement de l’individu et l’atteinte à l’environnement, puisque celui-ci vit depuis sa naissance dans un environnement artificiel. Par exemple, en commandant une table en teck, le consommateur ne fait pas le lien entre cet acte et la destruction de la forêt primaire qu’il suppose parfois. Or, l’utilisation des ressources énergétiques abondantes à conduit l’homme à développer une hiérarchie des priorités qui renvoie la protection de la nature à une place seconde, sinon secondaire. Ce qui explique par exemple que nombre de concitoyens se disent préoccupés par la protection de l’environnement tout en adoptant un comportement antinomique avec cet objectif.
Ce développement donne toute son importance à la dimension psychologique du problème.
- Enfin la dimension psychologique : il devrait sauter aux yeux que face à ce tournant écologique, il devient indispensable de limiter la consommation des ressources et donc d’abandonner la divinisation de la croissance, un peu comme un automobiliste ralentit alors que se profile devant lui un tournant particulièrement dangereux. Pourtant, si l’intensité énergétique diminue grâce au progrès technique, seule la crise économique permet de limiter la consommation des ressources . Pourquoi ? Pour un ensemble de raisons, à mon avis.
A) D’abord, pour la raison évoquée ci dessus. La société conditionne, les jeunes en particulier, d’une part à consommer frénétiquement, d’autre part à « virtualiser » cette consommation dont le lien avec le réel, et donc la destruction des ressources, est occulté.
Le summum étant atteint par les discours sur « la consommation qui protège l’environnement », alors que seule la consommation de subsistance (pour couvrir les besoins essentiels) entre dans cette catégorie. Acheter une voiture ne permettra jamais de protéger l’environnement…
Les techniques de « Greenwashing » sont extrêmement bien rodées.
B) Depuis le 19ème siècle, dans les sociétés modernes, la croyance de le progrès a remplacé la religion en partie comme élément structurant. L’idée est donc que la technique nous sauvera de tous les maux. Cette idée est naturellement risible. La technique ne vaut que par l’usage que l’on en fait. Or, utilisée essentiellement à la satisfaction de simples finalités économiques (qui n’intègrent qu’à la marge la finitude des ressources), elle a eu aujourd’hui essentiellement un impact négatif sur l’environnement. Si je compare le monde (dans sa dimension purement environnementale) de 1975 lorsque j’étais jeune enfant à celui d’aujourd’hui, il n’y a pas « photo » et pourtant la technique a évolué d’une manière inimaginable en 34 ans.
C) Enfin, la croissance et le partage de ses fruits sont devenus un élément fondamental du pacte politique, en particulier dans les sociétés occidentales. Comment passer à une société de décroissance ou de moindre croissance sans refonder ce pacte ? Impossible. Or, nous ne créons plus d’hommes politiques mais des techniciens plus ou moins corrects pour le fonctionnement de la machine, mais pour l’essentiel incapables de la moindre vision.
N’est pas De Gaulle qui veut…
Comment également changer de monde et replacer les questions énergétiques à leur juste place sans mettre fin au court-termisme qui caractérise nos sociétés financiarisées ?
Certes, la combinaison d’une certaine prise de conscience et de la technique permettra d’importantes économies d’énergie dans le monde occidental tout en développant la croissance, la technique optimisant l’intensité énergétique. Mais pour l’essentiel, dans un modèle de croissance continue, ces économies seront absorbées par le développement de la chine de l’inde et des autres pays…
Michel leroy

par Fabrice COLETTO
03 mai 2009 à 15:56
bonjour,
quelques commentaires sur le thème en question – commentaires à la Prévert :
- sur la crise pétrolière et l’art de prédire les cours : un des plus éminents économistes du transport aérien, Jacques PAVAUX (Institut du Transport Aérien), au cours d’un des ses exposés, s’est toujours montré réservé quant aux sollicitations de son auditoire en vue de lui faire donner une date précise pour le prochain choc pétrolier. Il répondit avec humilité, que les meilleurs économistes peuvent souvent prédire « quoi » mais pas « quand » et vice versa, mais rarement les deux à la fois. Le repli du cours du pétrole actuel, à la faveur de la crise économique de fin 2008, confirme la justesse de ces propos tenus lors d’une conférence à UT1 … en 1996. En effet, les cours du pétrole (comme plus généralement des matières premières) n’évoluent pas de façon proportionnelle à la demande, c’est que l’on appelle en économie la « corn’s law ». Ainsi, ce n’est pas parce que la demande mondiale en pétrole augmenterait (ou diminuerait) de 25 % que les cours évolueraient dans la même amplitude en plus ou en moins. Les effets peuvent être démultipliés sans qu’il soit pour autant aisé d’en déduire une équation infaillible. Preuve en est faite car le pétrole que tout le monde début 2008, alors qu’il était à 150 $, le voyait atteindre sous peu 200 $ (renforçant du même coup la spéculation légitime ou non, et déstabilisant encore d’avantage les marchés), il aura suffit que la croissance mondiale recule d’à peine 10 % pour que le cours du brut soit divisé par 3…
- le « peak oil » est-il atteint ? Peut être si l’on entend par là l’extraction d’un pétrole léger, raffinable à peu de frais. Mais des réserves il en reste encore et la quantité semble malaisée à estimer si l’on y inclut des pétroles situés en grande profondeur nécéssitant des forages marins de plusieurs milliers de mètres d’exhaure. Idem pour les schistes bitumeux du Colorado par exemple. En outre, les mines de charbon actuellement délaissées pourraient être mises à contribution puisque le procédé chimique Fischer-Torpsche du début du XXème siècle permet de transformer le charbon en carburant synthétique dont les propriétés énergétiques sont quasi-identiques aux produits raffinés. Loin d’être une simple expérience de laboratoire, le procédé a été utilisé avec succès par les Allemands lors de la dernière Guerre mondiale tandis que l’accès aux champs pétrolifères de la Mer noire leur avait été fermés. Le carburant, en attendant l’avènement des énergies renouvelables, demeurera disponible sous réserve …du prix de revient que l’on sera disposé à y mettre pour l’obtenir !
par Michel Leroy
03 mai 2009 à 17:52
Fabrice,
il faut naturellement s’entendre sur la notion du pic oil. Le pic de pétrole conventionnel est sans doute atteint ou en voie de l’être. C’est en tout cas ce qui semble résulter des chiffres de l’AIE.
Le pic tout liquide ne l’est pas encore à mon avis, et la crise retarde son avènement voire en supprime la possibilité, si comme je le pense, nous sommes face à la première crise des limites de la terre.
Le pic, c’est simplement le maximum de production, c’est-à-dire le moment où l’humanité produit le plus. Part conséquent, l’atteinte du pic signifie encore de nombreuses et considérables réserves. Mais le meilleur pétrole aura été consommé, et le restant sera plus cher et une fraction de plus importante de l’énergie restante sera utilisée pour produire de l’énergie.
De plus, le pétrole ne se limite pas à la production de carburant.Le pétrole est partout.
Enfin, les procédés de liquéfaction de pétrole ont une rentabilité énergétique désastreuse. Ils peuvent être utilisés dans des situations exceptionnelles (seconde guerre mondiale effectivement, mais aussi par l’Afrique du sud au temps de l’aprtheid) mais ils ne constituent pas l’avenir.
Il faut se rendre à une difficile évidence : le système économique moderne a conduit à une explosion des besoins énergétiques et une dépendance entre la quantité d’énergie disponible à faible coût et la croissance. La croissance est en effet essentiellement créée par la consommation de biens et de services pour l’essentiel inutiles au sens où ils ne servent pas à la survie de l’espèce. On peut difficilement vivre sans se nourrir mais on peut se passer de lecteur MP3, de portables, de voitures etc… Or, ces biens ont un coût énergétique important…
Seule une vigoureuse politique négawatt et une réorganisation de l’économie en circuit court permettrait à l’humanité de se préserver des risques futurs. Mais cela suppose des investissements considérables immédiats dont les intérêts se manifesteraient essentiellement sous forme d’économies réalisées par la génération future. On mesure le gouffre existant entre les mesures à prendre et l’organisation de la finance et de l’économie mondiale essentiellement fondée sur la recherche de profits élevés à court terme….
Les obstacles ne se trouvent pas malheureusement seulement dans la structure financière mondiale et la tragique faiblesse de nombreux états. Il faut avoir le courage d’avouer que la majorité des citoyens, même (et peut-être surtout) dans les classes aisées ne souhaite pas envisager une transformation sociale : allez dire à un enfant les doigts dans le pot de confiture qu’il est temps de se contenter de rutabaga… Les changements ne seront sans doute pas volontaires, mais subis…